Thèses de doctorat
0
Résumé
L'esprit n'est que travail. Il n'existe qu'en mouvement, Paul Valéry. Tout dans l'univers est mouvement. Depuis les atomes jusqu'aux planètes les plus reculées de l'univers, il n'est pas un élément dont on puisse dire qu'il est définitivement et totalement immobile vis-à-vis d'un autre. On peut certes observer des régularités, des permanences, mais ces formes régulières ne semblent guère former qu'une exception de stabilité dans une mer de chaos. Pour autant, Zénon d'Elée et Parménide ne sont pas encore universellement consacrés. Le mouvement n'a pas acquis le statut de réalité première du réel, ou l'on feint de l'ignorer pour un faisceau de raisons tenant principalement aux succès remportés par la technique: le chiffre, la numération, la simplicité, la quantité et la logique ont permis à l'homme de dominer sa planète et de partir à l'assaut de l'univers. Ces succès ont cautionné une prédominance encore en vigueur de l'analyse quantitative sur l'analyse qualitative, de l'algorithme sur l'heuristique, du discontinu sur le continu. Certains signes avant-coureurs, au niveau des sciences dures, annoncent pourtant depuis près d'un siècle une crise des techniques basées sur l'énumération. Les récentes théories du chaos sont venues confirmer l'étendue de ce que l'on nomme parfois l'erreur de Descartes >: il ne suffit pas, pour rendre compte d'une réalité en mouvement, de la décrire comme une succession d'états stables se succédant à une cadence élevée, sauf à pouvoir concevoir une subdivision infinie du temps et de l'espace; de même il est des problèmes qu'on ne résout pas en les réduisant, car une partie de leurs prémisses fait appel à la globalité même du problème. Le fossé qui sépare le continu du discret (ou discontinu), la partie du tout, reste infranchissable. Pourquoi des lors, s'aventurer dans cette voie que l'on sent sans grande issue depuis deux millénaires ? Sans doute parce que dans un premier temps, ça marche ». En effet la technique est conçue comme une méthode permettant de comprendre et d'anticiper les réactions de la matière. On peut se borner dans un premier temps à utiliser une observation grossière à l'œil nu ; si l'on a besoin de plus d'efficacité on affine l'observation au microscope optique, puis électronique. Plus on plonge dans l'infiniment petit, plus les données se précisent, plus les prévisions s'affinent... jusqu'au moment où l'on s'aperçoit brusquement qu'elles ne correspondent plus du tout au réel. Ainsi il s'est avéré que des phénomènes presque insignifiants pouvaient avoir des conséquences considérables: quelques cristaux de glace sur les ailes d'un avion provoquent sa chute brutale, une rumeur banale entraine un krach boursier, la variation d'un atome débouche sur un changement complet de polarité magnétique d'un aimant... Les bonnes prévisions que l'on peut faire au niveau microscopiques ne sont plus généralisables au niveau macroscopique Le mouvement des planètes n'est pas réductible à celui des atomes, pas plus que celui des sociétés ne l'est à celui des individus Si elle n'ont pas révolutionné la vie des hommes, les théories du chaos ont tout de même considérablement ébranlé les essences sur leur piédestal. Elles ont marqué ce qu'I. Prigogine nomma la fin des certitudes car certains présupposés de base de la physique qui étaient remis en cause : la réversibilité des équations, l'action immédiate à distance, la pertinence du calcul infinitésimal. Au-delà, c'est l'espoir que nourrissait l'homme de dominer l'univers une fois qu'il aurait totalement percé le secret de la matière qui s'est évanoui. Le réel présente désormais un nouveau visage au scientifique: un visage complexe. L'équilibre et la stabilité ne sont plus conçus comme des états normaux de la nature, mais comme une exception, une figure remarquable. On a alors considéré avec un autre regard les tourbillons de l'eau qui fascinaient déjà Léonard de Vinci, car ils constituent une permanence dans le changement. Désormais il y aura deux physiques, deux mathématiques, deux biologies: les classiques seront quantitatives, basées comme toujours sur la mesure et l'évaluation des états stables; les nouvelles seront qualitatives et elles auront pour objet l'étude du changement et des variations. Il est cependant difficile de dissocier totalement les deux approches: l'étude d'une variation ne peut faire l'économie d'une série de mesures, tout comme les mesures n'ont de sens que si elles s'inscrivent dans un contexte de mouvement. C'est dans cette complémentarité et cette inséparabilité que les sciences dures se présentent désormais comme des sciences de la complexité. Si une évolution identique est observable au niveau des sciences humaines, qu'elles soient juridiques ou sociales, force est de constater qu'elle fait néanmoins l'objet de vives résistances. Se référant ouvertement à la méthodologie positiviste adoptée par les sciences classiques de la nature, la science du droit continue d'ériger la connaissance objective de la loi au rang de culte. Il est pourtant difficile de ne s'appuyer que sur une connaissance de l'instant si l'on souhaite apporter un réponse à certaines questions comme quelle est la finalité du droit le juge doit-il anticiper ou au contraire suivre les attentes des justiciables le droit peut-il aider à construire un monde meilleur »? si oui lequel les droits de l'Homme sont-ils un avenir pour l'humanité ? faut-il tendre vers un droit commun? Toutes ces questions s'adressent bel et bien au juriste, mais que peut répondre une science basée sur la stricte connaissance de son objet actuel? Autrement dit, quel projet nous propose la technique Aucun manifestement, car ces considérations sont conçues comme extérieures au champ même de l'étude du droit. «La loi c'est la loi, le reste n'est que politique », proclament fièrement les juristes contemporains. Cette profession de foi est-elle réellement sincère ! On peut en douter au regard des enjeux soulevés par la globalisation des échanges et de la technologie. Tout d'abord parce que les idéologies ont montré, de part et d'autre, leurs limites. La fin de la bipolarisation Est-Ouest ne place plus l'humanité que face à un seul modèle: celui de l'Occident triomphant or ce modèle ne peut plus être défini de manière manichéenne, comme c'était naguère le cas. Il n'y a plus une vérité, qui se justifie par sa simple opposition à une concurrente maintenant défunte Tout modèle social doit désormais démontrer sa capacité à gérer les affaires d'une totalité humaine enfin réconciliée avec elle-même, ce qui ne va pas de sui pour un héritage idéologique forgée par trente années de guerre froide. Ensuite parce que de nouveaux paradigmes sont apparus, qui ont accrédité l'idée que l'on peut déterminer une politique sans faire de la politique plus précisément que la détermination d'une orientation sociale, présentée traditionnellement comme subjective.
Informations